Face Écran — Daniel Bourrion

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Updated: 2 hours 30 min ago

La dispense n°2

Sat, 08/04/2018 - 08:20

Aussi je vois minuscules vu d'ici, depuis mes cinq mètres, des visages tournés vers moi, ils sont des ronds mais pas dans l'eau, je ne distingue que leurs yeux et puis leurs bouches ouvertes tout autour du rectangle blanc et bleu alignées presque en rang, des bouches ouvertes hurlant encouragements et moqueries et vannes qui mélangent les deux, parfois aussi il y a des bras en haie d'honneur et même plus bas encore tassés de par la perspective des orteils crispés au rebord du carrelage, les maillots de toutes les couleurs forment un arc-en-ciel écrasé mouvant, plus loin aussi il y a d'autres groupes sur l'autre côté du grand rectangle mais ce sont d'autres classes, des inconnus ainsi, des garçons seulement puisque le lycée est technique et n'accueille quasiment que ce sexe-là même si parfois on croise quelques rares filles et là il y en a deux ou trois parmi la masse des visages mais pas dans ce groupe-là, dans l'autre, de l'autre côté de l'eau, de la piscine, regardant maintenant ce qui peut justifier ce bruit énorme augmenté encore de la réverbération sur les grandes baies vitrées que nous faisons, enfin, les gars d'en bas parce que pour le moment, et cela va durer, je ne pipe pas mot, j'attends, j'écoute montant à moi la voix grave de l'enseignant portant plus que les autres et qui maintenant entreprend de me convaincre de me jeter dans cet espace immensément vertical où rien ne peut soutenir la chute des corps sinon un air saturé chlore dont je devine qu'il ne suffira pas à me faire voler malgré sans doute les gestes réflexes de mes bras qui ne manqueraient pas de se déclencher en cas de saut, lequel saut, à cette heure, n'est pas parti pour se réaliser bien que le prof maintenant commence doucement à hausser le ton, le regard qu'il vient de jeter sur la grosse horloge suspendue au mur lui indiquant qu'on perd du temps, ce qu'il n'a pas, les autres attendent derrière moi. 

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La dispense

Fri, 08/03/2018 - 08:53

Loin là en bas c'est l'eau transparente tellement qu'on voit dessous le carrelage, le fond, les lignes d'un bleu clair vif que font les carreaux colorés quand le reste est blanc, le reste du fond, les bords qui remontent, et l'eau encore clapotant doucement telle une lèvre molle jusqu'à ce qu'elle se verse dans cette sorte de bouche tout du long, du tour, absorbant le surplus, principe d'Archimède, tout corps plongé etc. mais la science maintenant ne sert plus à rien depuis le haut, le dernier niveau du plongeoir et ses cinq mètres de vide dessous se terminant par la surface de l'eau agitée encore un peu et puis de moins en moins à mesure que l'énergie transférée par le dernier plongeur se dissipe en cercles concentriques progressivement invisibles jusqu'à ce que, maintenant, plus rien ne bouge qu'un très léger et souple battement de toute la surface en attente d'un corps, un autre, le suivant, le mien, censé venir souplement traverser cette onde avec l'angle parfait permettant d'entrer dans ce monde du dessous, presque l'autre côté du miroir, en générant le moins d'éclaboussures possibles, ce qui n'arrivera pas, même si je le voulais, je le sais, parce que mon corps n'a pas exactement la forme fuselée et dense ad hoc et que ma trajectoire ne sera pas celle qu'il faudrait, celle que l'on nous enseigne, et que par ailleurs, je ne vais pas plonger, je le pressens déjà, perché là-haut bousculé d'un vertige venu autant de la hauteur que du mouvement de l'eau dessous et de celui de la planche sous mes pieds, souple traîtresse humide aussi, glissante, faite d'une matière plastique légèrement granuleuse pour laisser à croire qu'elle ne nous laissera pas déraper alors qu'en fait, elle ne sert qu'à ça, amorcer la glissade, ce qui fait que tendu comme une corde à piano, j'avance lentement en m'accrochant à tout ce que je peux, ce qui à cette hauteur et dans ce vide, n'est plus que mon pauvre torse autour duquel j'enroule mes bras comme si je pouvais me tenir moi-même et me porter dans l'infini du vide.

Source de l'illustration

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Cantique des barbouzes #9

Fri, 08/03/2018 - 08:09

Ayez un coffre-fort ayez de bons amis ayez des clefs pour tout ouvrir et puis aussi ne rien ouvrir jouez dans les piscines partout jouez de l'équilibre de la terreur vos secrets sont les leurs ils savent que vous savez comptez sur eux dans la tourmente des fusibles de vos proximités faites un atout de séduction entre vos multiples passeports glissez l'ultime diplomatique cachez vos armes au vu de tous ne prenez pas la peine d'avoir les permis nécessaires les règles sont pour la plèbe vous êtes bien au-dessus vous êtes ailleurs vous êtes partout et puis nulle part. 

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Cantique des barbouzes #8

Thu, 08/02/2018 - 07:50

Jouez la montre jouez votre enfance malheureuse jouez l'oubli jouez l'été ses chaleurs amnésiantes jouez la confiance de ceux qui vous regardent à la TV pensez à évoquer votre enfance malheureuse vos origines modestes cachez vos amitiés compromettantes les petits arrangements entre amis s'avérant autant de larrons pendant la foire évoquez les grands corps leur résistance promettez tout ce que l'on veut les promesses n'engagent que ceux etc. changez votre apparence devenez respectable apprenez à construire des images rassurantes à faire campagne de presse une communication massive vaut une bonne arme s'il faut cacher cachez et même en pleine lumière gardez vos zones d'ombre elles restent votre oasis, votre ultime part humaine.

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