Face Écran — Daniel Bourrion

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Cuir #4

Fri, 01/17/2020 - 20:26

"... et nous voilà devant les tas parfaitement pliés que fait l'offre bariolée du vendeur choisi déjà en train, nous sommes à peine arrêtés, de nous servir son baratin rodé jusqu'aux moindres de ses recoins, on dirait une musique, il suit sa partition et devine sans doute que j'en bave d'envie, du lourd blouson tellement noir qu'on dirait un Soulages, enfin c'est maintenant qu'on peut dire cela, alors, il n'y avait autour de noir que le charbon puis la joue de nos nuits."

Cuir #3

Wed, 01/15/2020 - 21:17

"... l'autre attendant maintenant seul sur le trottoir jusqu'à ce qu'au loin arrive sec, légèrement aigre, déjà puant, le bruit d'un moteur mobylette bientôt suivi de l'appareil sur lequel juché arrive un autre blouson noir également qui derechef se gare au vague, le héros du jour, du collège, remontant son col épais, mettant sa main dedans la poche, l'adversaire terminant de caler sa béquille faisant de même, les deux s'approchant maintenant l'un de l'autre puis dans une synchronie quasi parfaite, une chorégraphie, sortant de dans leurs poches respectives, chacun, une chaîne à vélo se déployant de part et d'autre telle un serpent dans le silence, une scène de film vous dis-je devenue réalité..."

Cuir #2

Sun, 01/12/2020 - 09:00

" Il y avait eu quelques années auparavant ce film qu'à dire vrai je n'ai jamais pris la peine de voir, jamais pu alors, au moment de sa sortie, nous n'allions pas au cinéma que d'ailleurs il n'y avait pas à proximité, ce qui fait qu'à supposer que nous aurions eu l'envie — et comment peut-on avoir l'envie d'une chose dont on ignore quasiment l'existence—, il aurait encore fallu trouver un moyen de locomotion et donc, expliquer au chauffeur pressenti, dans l'espoir de décrocher son assentiment, déclencher ce mouvement de presse que suppose un départ soudain, imprévu, que nous étions disposés à passer deux heures vacants dans une salle obscure à regarder sur un écran géant des êtres de lumière jouer une vie inventée après que lui, le chauffeur, ait brûlé son essence, autant dire son argent, pour nous transporter à M*** ou S***, perdre son temps avec nous, puis revenir... "

Cuir

Sat, 01/11/2020 - 18:53

" De lui aucun placard, aucune malle, aucun sac de plastique glissé dans un recoin du grenier presque vide maintenant mais que j'ai connu empli presque à ras n'a gardé trace et si quelqu'un le porte encore quelque part, ce dont je doute quand même vu la piètre qualité du produit qu'avec le recul, le temps qui a passé, les années, je subodore d'ici , si quelqu'un donc le porte encore, il doit être dans un piteux état à moins d'un vrai miracle, une péripétie de l'histoire en h minuscule, on peut imaginer, ce n'est pas impossible, un oubli du vêtement plié et demeuré sans être touché de tout ce temps mais si je venais à le retrouver, je ne sais même pas si je pourrais le reconnaître, ce n'est plus qu'un vague souvenir alors que tout de même, je l'ai tant désiré puisque c'était la mode alors, le dernier chic, enfin, dans la région, j'ignore ce qu'il pouvait en être ailleurs, dans les grandes villes, les capitales quand pour ce qui nous concernait, dans nos villages couchés le long de leur rue centrale les structurant comme une arête de poisson, nos minuscules villes qui n'étaient guère que des villages obèses, nous en rêvions la nuit, et moi avec, tellement, d'avoir un blouson tout en cuir. "

Une sorte de journal — 08 janvier 2020

Wed, 01/08/2020 - 18:54

Un lieu à déterrer la terre ;
Ce pourrait être ici, si l'on trouvait une eau — l'amorce de ton être.

Les écorchés #5

Sat, 01/04/2020 - 11:11

" De temps à autre, un voisin ayant passé commande, ou un dimanche arrivant, une fête, voire juste un repas de famille dont le nombre de convives excédera les habitudes, les chaises disponibles dans la maison, ce qui provoquera entre les voisinages des échanges temporaires de meubles, des prêts de sièges à charge de revanche, les meubles circulent ainsi autant que de besoin, il s'avère qu'il faut consentir à faire sacrifice de l'une des bêtes, et c'est la main du destin qui, jaillissant dans le clair obscur de la pièce chichement éclairée d'une ampoule sale d'où pend l'incontournable ruban collant responsable de la mort de millions de mouches demeurant là sèches pour toujours, vient piéger au fond de la cage où il s'est réfugié, averti par un instinct éternellement sans failles, un des lapins... "

Les écorchés #4

Thu, 01/02/2020 - 21:02

" Il reste une porte encore qu'il faut franchir, derrière c'est la demeure des animaux, l'odeur est dense qui vous saute au visage sitôt les vantaux déverrouillés, poussés, et dans l'obscur à l'haleine forte on devine des ombres évanescentes quoi que bruyantes, à droite les lourdes silhouettes basses des porcs, peut-être deux ou trois à grogner là-dedans dans les froissements aigus que fait la paille jaune pendant qu'ils la piétinent allègrement, la fouaillent du groin, ils viennent se pousser devant l'auge couinant d'espérer la nourriture dont ils pensent, à tort, qu'on est porteur, au sol un seau rouge sale attend qui contient une bouillie mise à gonfler la veille, de l'eau, des épluchures, des grains laissés à tremper toute la nuit, les restes de repas raclés, tout ce qui passe, qu'ils mangeront... "

Une sorte de journal — 01 janvier 2020

Wed, 01/01/2020 - 09:17

La crue des jours — un gris que l'on emmure ;
Je suis le rouge-gorge affairé comme jamais.

Une sorte de journal — 2020

Wed, 01/01/2020 - 09:12

Une sorte de journal — 30 décembre 2019

Mon, 12/30/2019 - 18:23

Ce bateau ivre :
Je cherche un verre d'enfant, une tulipe poussée de nulle part —
Des chemins que mange l'eau.

Les écorchés #3

Sun, 12/29/2019 - 09:01

"... un brin d'herbe fraîche, de trèfle en fleurs, tiré du tas laissé au sol depuis hier après avoir été fauché dans le pré d'à-côté, c'est celui dont plus personne n'a cure maintenant que la maison est toute vide depuis bien des années quand d'héritiers il n'y a pas ou alors empêchés ou inconnus ou juste fâchés les uns avec les autres, refusant de parler ensemble pour décider, le notaire n'y peut guère non plus bien qu'il les relance avec la régularité de cette engeance qui n'oublie rien, les héritiers, eux, perdus dans leur haine réciproque, préférant laisser tout ainsi, dans un abandon de pièces humides, vides, traversées seulement d'une sarabande de souris entrées par les minuscules failles dont elles savent faire leur portail... "

Une sorte de journal — 28 décembre 2019

Sat, 12/28/2019 - 16:17

Une langue qui serait une langue et une pierre ;
Nous brillons d'un passé lointain — taillis, ton escarbille.

Lapins #2

Fri, 12/27/2019 - 08:58

Dans cet espace gagné dessus le vide autour règne un chaos nonchalant constitué d'objets laissés là parce qu'ils n'ont place ailleurs, n'ont pas encore été rangés, ou parfois, ont trouvé ici un usage ne demandant pas plus qu'un toit, et c'est ainsi que ronronne dans ce coin un énorme congélateur bahut dont la peinture blanche, fatiguée, se laisse lentement piquer de rouille, on dirait une mousse, quasi une lèpre...

Lapins

Thu, 12/26/2019 - 11:12

Après, une fois la maison traversée où le chauffage central est arrivé il n'y a pas si longtemps, et tellement peu que tout le monde s'en souvient encore, on a passé la première pièce tenant rassemblée toute la vie ou presque et puis suivi la cuisine qui est un couloir aménagé au mieux, les éléments s'agençant au long quand de la fenêtre longue qui surmonte le tout, ouvre l'espace, on voit l'arrière des bâtisses autour comme les chemins qui vont de l'une à l'autre, font nos itinéraires du quotidien.

À descendre l'escalier qui tombe ensuite, franchie aussi une pièce dont la seule fonction, outre de donner accès aux toilettes et à la salle de bains, semble être de faire sas entre le presque dehors que sont les quelques mètres séparant le corps principal de la suite, la grange où l'on va, mètres dont on a recouvert le sommet de larges poutrelles métalliques elles-mêmes protégées de ces plaques plastiques verdâtres et translucides chaque année moins mais amenant un toit rapidement construit, le métal est peint d'un rouge brique, on manque glisser toujours bien qu'une rampe usée apporte un semblant de sécurité.

Une sorte de journal — 24 décembre 2019

Tue, 12/24/2019 - 07:25

J'ai souvenir d'un bleu, et c'est robe ou azur ;
ta voix mange la rocaille — je suis tout le silence.

Une histoire de riens #16

Mon, 12/23/2019 - 08:18

" Il y a de ces machines qu'on peut examiner des heures, statiques, sans réellement comprendre à quoi elles servent, leurs rouages, les articulations, manches, axes, roulements, ne faisant sens qu'une fois un mouvement les prenant et révélant une fonction qui jusque là échappait à l'esprit bien qu'on tente de remonter le fil, avoir une illumination en se fondant sur ce qu'on a pu croiser ailleurs, sur d'autres, dans d'autres lieux, d'autres contextes, et celle-là entrait dans la catégorie des mystérieuses avec ses quatre pieds de bois, cette base carrée de poutrelles soudées, cet entonnoir à demi sectionné par une roue qu'on sentait lourde, armée d'une collection de dents, c'est le seul terme qui convienne, se répartissant, s'alignant en rayons autour du moyeu central, la roue finalement se manœuvrant depuis une manivelle de métal également, adoucie seulement d'un manche de bois, on y posait les mains et le premier effort, celui qu'il fallait faire pour déclencher le mouvement, nous faisait gonfler les veines du cou, était de ceux qu'on s'imagine qu'il faut produire pour démarrer le monde, lui donner l'impulsion chaque jour nécessaire afin qu'il se mette à bouger... "

Une histoire de riens #15

Sun, 12/22/2019 - 09:34

" ... présent dans l'église toujours froide que réchauffait quand même, cette fois, exceptionnelle dans la routine des jours, la masse des corps entassés là une heure, le temps qu'il fallait au curé pour dérouler sa litanie, le rite, les étapes codifiées de longtemps rappelant, dans leur suite hypnotique, les stations de l'autre, le crucifié, s'étalant tout du long des murs latéraux en une sorte de bande dessinée avant l'heure dont nous nous occupions à lire l'histoire, toujours la même, et il s'agissait toujours de la même vignette que nous regardions puisque la place de chacun répondait, elle également, à des règles non écrites aboutissant, quand même, à ce que chacun soit toujours assis à la même place, le même banc raide, la présence des lointains venus à l'occasion des fêtes perturbant ce bel agencement comme il créait, ces jours-là, ceux des enterrements, quelques surprises, l'inconnu se glissant auprès de vous déjà le nez en l'air à regarder pour la millième fois la scène suspendue au-dessus de votre tête s'avérant être, quel hasard, celui parmi vos pays qui avait été votre ami le plus proche et que vous aviez perdu de vue dans le gigantesque brouhaha du temps..."
 

Une sorte de journal — 22 décembre 2019

Sun, 12/22/2019 - 09:08

La route inquiète de l'aube ; je ne vois que ton épaule — ma mémoire tient dentelles ; un vent aux mille paupières.

Comment je n'ai pas été écrivain #7

Wed, 12/18/2019 - 19:19

(...) ajustées aussi, il me semblait, un peu, comme les montages métalliques que, plus tard, je tenterais de mener à bien dans l'atelier du lycée de S*** où, dans l'odeur lourde, grasse au point d'en devenir poisseuse, des lubrifiants chauffés à blanc par l'affrontement métal contre métal que nous provoquions sur les tours, les fraiseuses, nous nous échinerions, mes camarades et moi, engoncés dans nos bleus de travail immondes à la fois de ce qui y coulait quand nous n'étions pas attentifs, et parce que nous prenions grand soin de les négliger, de les oublier le samedi dans l'armoire métallique afin qu'ils échappent à la lessive hebdomadaire du retour au domicile familial...

Comment je n'ai pas été écrivain #6

Sat, 12/14/2019 - 09:35

Mais ma bouche resta bée, encore, après, quand les longs discours passés, le geste auguste fait, il ne se passa rien, et toujours rien malgré ma longue attente têtue, sans doute imaginais-je que ce n'était qu'une affaire de fluide à faire passer dans des tuyaux, il y avait du chemin depuis Paris, il fallait du temps pour que tout s'écoule, jusqu'à ce qu'un oncle, bricoleur, malin, plus au fait que moi et passant par là, m'expliqua que si le signal était maintenant tissé de couleur, le téléviseur, lui, n'était toujours pas en mesure de les afficher, la bascule vers l'arc-en-ciel nécessitant l'acquisition d'un modèle plus récent, ce qui n'était nullement d'actualité, la famille ayant d'autres priorités repoussant aux calendes grecques l'arrivée de ces merveilles colorées, que je vis tout de même, mais ensuite, ce qui ne m'empêcha pas, en attendant, de continuer à regarder aussi souvent que possible ces émissions du début de soirée, j'avais l'exceptionnelle autorisation de veiller un peu, où assis autour d'une table surchargée de livres dont on ne voyait rien sinon les épaisseurs impressionnantes laissant deviner les mondes qu'elles embarquaient, une multitude de femmes et d'hommes austères parlaient, sous la houlette d'un bonhomme bondissant, de leurs écrits toujours pour moi majestueux même quand jamais je n'en lirai une seule ligne.

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