Face Écran — Daniel Bourrion

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Updated: 2 hours 17 min ago

Les Immortels #10

Thu, 08/20/2020 - 11:11

Dans la cohue avant, devant l'église, il n'y avait que des visages. Des vêtements noirs. Des larmes. Des embrassades. Des vieilles femmes sans nom. Des mains fripées serrant d'autres mains fripées pareillement. Ébouriffant des têtes d'enfants. J'ai vu cet homme qui était lui. Il m'a fallu toute une messe pour enfin le connaître. Le pardessus peut-être, la casquette différente. L'environnement, qui nous fait qui nous sommes. Il manquait le bouchon, il manquait la cuillère. La cabane manquait. Il manquait tout autour la douceur des roseaux. Le rectangle plat du ciel. Le mystère gris de l'eau.

Les Immortels #9

Mon, 07/27/2020 - 09:34

À l'inventaire il faut ajouter l'essentiel. Les cartons allongés, pliables, des paris PMU. La pince sans laquelle ces cartons ne servent qu'à encombrer. Il est des milliers de joueurs de l'époque qui jouent à espérer changer de vie. Troquer la leur pour celle de millionnaire. Il ne rate pas une occasion. Il y passe les dimanches quand l'organisation du service des repas l'y autorise. Sinon, il s'occupe de cela le soir, en rentrant de l'hospice. Dans la salle à manger sur le devant.

Une sorte de journal — 25 juillet 2020

Sat, 07/25/2020 - 10:29

Une écriture d'échardes
je suis ton festin d'araignées.

Une sorte de journal — 23 juillet 2020

Thu, 07/23/2020 - 19:19

J'inscris le monde dans un cercle.
Le labeur des racines.
Rien que je puisse comprendre.

Les Immortels #8

Sun, 07/19/2020 - 18:51

Quand le week-end arrive, il passe son équipement. Il rejoint des amis que nous ne verrons jamais. Ils ont construit sur les lèvres du bois un cabanon de chasse. Il est à la croisée des passées de gibier. Du moins, c'est ce qu'il dit. Pour y avoir été une fois, je n'ai vu que des arbres. Et des champs vautrés au soleil. Oublieux de la rosée tendre. De cerfs, de biches, de daims, de sangliers, je n'ai pas vu une ombre.

Les Immortels #7

Wed, 07/15/2020 - 19:57

Sur la stèle de marbre gris clair, il y a une plaque évoquant l'aventure. Les pièces échangées. La maladie en fait. Rien ne témoigne de la fête. Rien ne raconte les fous rires. Les barbecues. Les jours sur le chantier. Les cailles. L'odeur de la peinture. Les brochettes nous laissant les lèvres à vif dans la ville de l'autre côté d'une frontière ridicule. La voiture à tombeau ouvert. La cueillette des poires. Le vent dans les herbes hautes. Rien ne témoigne de ce que les mots ne nous suffisent pas. 

Les Immortels #6

Sat, 07/11/2020 - 21:14

Du peu, je sais encore les vaches amenées à paître dans des prés même pas enclos. Là-haut, où sont aussi les vignes. Les enfants surveillaient. Jouaient. Dormaient à l'ombre des arbres sur le flanc pile au Sud. Parfois on retrouvait les bêtes à l'autre bout du ban. La ceinture du père servait à la fessée. Personne ne protestait. Il y avait les bêtes à traire. Il y avait l'étable à nettoyer. La paille fraîche à descendre du grenier. Le fumier à charger sur la brouette plate. À entasser sur celui de la veille. De l'avant-veille. Des jours depuis toujours.

Les Immortels #5

Sat, 07/04/2020 - 08:31

Reste que nous revenions. Notre chauffeur nous emmenait. Nous ne décidions rien. Le tropisme de l'eau. Celui de la cahute. La force des routines. Celles des promesses quand même, de pêches miraculeuses. Se résolvant toujours de quelques poissons gris argent. Frétillant minuscules dans l'eau d'un seau de fer blanc. Que nous retrouvions, le soir, roulés dans la farine. Dans le beurre fondu. Grillés, dans nos assiettes. Où leurs martyrs faisaient une sarabande triste. Ne nous empêchant pas de les croquer avec forces grimaces censées exprimer le délice qu'était cette dévoration. Le craquement de leurs corps rôtis dessous nos dents.

Une sorte de journal — 27 juin 2020

Sat, 06/27/2020 - 09:07

Le bleu du sable
— sa forteresse.

J'ai cueilli ton silence,
la foudre et le parfum,
un muret puis le banc.

Ce que j'écris n'est pas ce que tu lis.

Les Immortels #4

Mon, 06/22/2020 - 13:50

Lorsqu'ils ressortent la nuit est là. Ils avancent comme ils peuvent, dans le village passé au noir. Ils savent leurs maisons, ils savent le couloir. Ils savent l'aire devant, le fumier haut comme ça. Les poules mussées dessus. Les vaches qui dorment à gauche, les humains sur la droite. Le foin est au-dessus là où il reste de quoi. Le feu presque éteint, avec ses grands yeux rouges. La braise dans ses draps gris. Les enfants qui remuent, et sont tête-bêche par trois. Le temps dessus la table, à côté d'un broc d'eau, d'un verre abandonné. La pierre pour la vaisselle. L'armoire. Le lit où dort la femme, qui ne se tourne pas. Le sommeil comme un coup ramassé plein visage.

Les Immortels #3

Sun, 06/21/2020 - 09:51

Le premier, c'était le dernier de la génération d'avant, celle avec force moustaches et bretelles sur chemises blanches. Cette génération-là, vidant verre après verre dans la salle enfumée du café qui a existé, à ce que l'on m'a dit, dans la rue de derrière. Cette rue où plus personne ne passe devant la maison jadis café, maintenant habitation de bric, de broc, de passage. Des familles y habitent. Elles ne se mélangent pas. Elles ne nous croisent pas. Nous les regardons de loin poser leurs meubles. Vivre. Repartir. Parfois, les pères nous font un signe, auquel nous répondons. C'est la force de la loi. Celle de l'hospitalité qu'on doit même aux inconnus. Même aux étrangers. Même à bonne distance.

Les Immortels #2

Sat, 06/20/2020 - 08:16

Je sais que ce qui se passe dans ces pages ne sert pas. Je sais que cela ne change rien. Je ne sais pas faire autre chose. La langue qui arrive vient aussi quand elle le veut, et c'est toujours qu'elle vient.

**

Après, juste derrière, arrivaient les sanglots. C'est notre marée qui monte. C'est aussi son ressac. Il reste de même après le sel, les traces qu'il achemine le long du sable, ce serait une peau que nul ne se dirait surpris.

Une sorte de journal — 15 juin 2020

Mon, 06/15/2020 - 17:56

Ma mâchoire d'osier,
une laborieuse,
son vol noir cinglant
je suis une cueillette affranchie.