Face Écran — Daniel Bourrion

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Updated: 43 min 50 sec ago

Comment je n'ai pas été écrivain #5

Sat, 12/07/2019 - 15:40

J'ai dévoré des yeux souvent l'écran, d'abord noir et blanc, puis passé en couleurs enfin, il en avait été question longtemps avant, autour, dans les conversations, et du fait que c'était lié aux travaux, aux ouvriers qu'on distinguait à peine depuis la cour du collège perchés là-haut sur l'antenne grise et rouge immense en haut de la colline, ce qui fait que le jour J, que m'avait annoncé la veille un ami, un pays, justement dans la même cour, lui parfaitement au fait du calendrier par un mystère inexplicable, ne me tenant plus de joie, le jour J, donc, assis devant l'écran, bouche bée face aux hommes en costumes sévères, politiques, ingénieurs en chef, je ne sais, qui allaient basculer symboliquement une manette, déclencheraient la colorisation du monde, du moins, celle de la partie que nous parvenions à en voir au travers de ces quelques centimètres carrés que faisaient les tubes cathodiques, ce jour-là, j'attendais, impatient, de voir enfin les écrivains prendre des couleurs.

Une histoire de riens #14

Wed, 12/04/2019 - 18:34

" Parfois ils revenaient, le plus souvent à la fin d'une carrière, un divorce, voire en cumulant les deux survenant dans les mêmes années, suivant en cela cette loi des séries souvent vérifiée, navigateurs rentrés d'un long périple mystérieux dont personne ou presque ne saurait rien, les jours passés ailleurs se résumant à des boîtes entassées au fond des garages, des greniers laissés aux souris et puis au temps, leurs silhouettes épaissies et pourtant encore familières en ce qu'elles portaient toujours un rien de passé reprenant peu à peu entière part au paysage, aux fêtes du village dont ils rejoignaient progressivement l'organisation, payant de leur sueur la dîme des revenants, refaisant peu à peu, à l'envers, le chemin parcouru jadis pour s'éloigner du quotidien des maisons, familles, quasi tribus du village dont ils avaient été, étaient issus, et auxquelles ils restaient liés, quoi qu'il arrive, par la part d'eux, de leur lignée, restée ici, en arrière, n'osant pas, ne voulant pas sortir de la vallée, s'éloigner comme eux avaient osé le faire au prix de cette solitude particulière propre à ceux choisissant un exil dans un monde, la vallée, qui pense qu'il n'y a rien ailleurs, ou alors pas grand-chose, de vagues lieux sans intérêts, des terres sans âme, des continents peut-être mais pour faire quoi ? "

Comment je n'ai pas été écrivain #4

Sun, 12/01/2019 - 08:32

J'ai voulu aussi ce mystère des maisons, des lieux, des murs entre lesquels ils, elles, eux dont je rêvais d'être, se confrontent à la langue, au silence, dans des combats sans éclats ni gloire, ni rien, des combats sans bruits, dans le silence immobile totalement de ces demeures dont j'ai une image inventée, bricolée, construite de minuscules, de parcs, de promenades au bord des fleuves larges tellement qu'on pourrait les croire océans mais plus tranquilles pourtant, des barques y flottent mollement, lorsque l'on longe un mur sans fin dans lequel parfois, et c'est une chance, une porte cadenassée laisse supposer, une trouée dans les arbres laisse entrevoir, on distingue les toits, parfois une fenêtre ouverte, quelques livres au mur, le vent qui passe aussi ne dérange jamais rien de ces maisons qui bruissent même ensuite, quand leurs occupants sont partis, morts ou enfuis ailleurs, réfugiés dans leur monde propre, bruissent donc toujours d'une tension que la visite permet de ressentir, même des siècles après, même si l'on n'a jamais rien lu de ce qui s'est écrit ici, aurait pu l'être, est resté dans ce maelström dans lequel ceux qui cherchent comme dire le monde vont fouiller chaque matin...

Une sorte de journal — 29 novembre 2019

Fri, 11/29/2019 - 15:48

Cette floraison tonitruante et toi, terre retournée, lasse de même.

Comment je n'ai pas été écrivain #3

Sun, 11/24/2019 - 20:07

Le moment premier quand même, s'il faut poser une borne, une première pierre, s'il faut remonter à la source, à l'image des explorateurs qu'on imagine remonter les grandes fleuves avec sur la tête leurs casques ridicules un peu et derrière lesquels quand même se dissimule l'horreur de la colonisation, des milliers de morts aboutissant à ce que des porteurs transportent à cru de dos ce que les hommes barbus ne voudraient jamais transporter, leurs frusques, leur mobilier, tout ce bazar qui leur permet d'être partout comme s'ils étaient dans leurs demeures bourgeoises à boire le thé dans des fauteuils de cuir profond, cette source donc, pour moi qui n'a nul porteur et c'est tant mieux, je porte tout seul mon monde, ce serait, donc, je crois, le moment où je suis entré dans une langue qui m'a fait perdre ma langue maternelle, que j'ai dû apprendre entièrement au titre de ma seule langue et à un point où elle était, déjà, cette nouvelle langue, une langue nouvelle, entendre, une langue à découvrir, un continent, ce qui me rapproche quand même des hommes taillant dans des terres inconnues, enfin, inconnues d'eux et de leurs semblables, des chemins inédits, inédits pour ce qui les concerne, eux, et leurs semblables...

Une sorte de journal — 23 novembre 2019

Sat, 11/23/2019 - 17:07

L'autre regard du jour, sa paupière vaine ; des châteaux de châteaux ; je retournais la terre identique partout.

Une histoire de riens #13

Thu, 11/21/2019 - 20:01

" Chaque matin de la semaine, un autobus qui a serpenté sur les départementales sinueuses des alentours, nous a moissonnés, nous pose alors à ras du mur marquant la limite entre la route et l'aire occupée par l'école, l'église, les deux se situant en surplomb, étant accessibles chacune par un escalier qui, pour celui de l'école, est étroit, engoncé entre ses murs aussi le faisant ressembler à une tranchée guère différente de celles qu'on connaît par ici, pas très loin, et c'est sans doute pour cela, cette fermeture des murs dissimulant nos silhouettes à laquelle s'ajoute l'absence de trottoir qui pourrait permettre malgré tout aux automobilistes déboulant de nous voir, de freiner, sans doute pour cela, donc, pour nous protéger, que le conducteur, un taiseux aux cheveux toujours impeccablement lisses sur sa tête tenus à grand renfort de gomina, à la blouse grise enfilée au moment de prendre le volant, se garait systématiquement très exactement en face de la bouche de l'escalier, notre liberté de courir en tous sens se voyant limitée de fait à un seul mouvement, enfiler sans broncher la volée de marches grises, monter ou bien descendre dans les échos des cris de ceux derrière et puis atteindre, quand nous montions, à l'espace plat de la cour mitée par nos piétinements pendant que sa cargaison déposée, disparue, enfermée, le bus redémarrait lourdement laissant derrière son parfum mou de gasoil chaud... "

Une sorte de journal — 20 novembre 2019

Wed, 11/20/2019 - 19:22

S'il vient le jour de te revoir — nous aurons mille printemps ; une érosion, mais je résiste, parfois.

Une sorte de journal — 12 novembre 2019

Tue, 11/12/2019 - 21:35

Des menaces de vie — je suis encore le fleuve.

Une sorte de journal — 11 novembre 2019

Mon, 11/11/2019 - 07:59

Tu nargues la crue, cette vagabonde à la chevelure verte ; roitelet, ton vol sans royaume — je bouscule la futaie, l'invisible déversoir.

Comment je n'ai pas été écrivain #2

Sun, 11/10/2019 - 13:43

... sans que personne ne prenne conscience qu'il s'agissait, là, sur le papier, de ce que l'on peut considérer comme le premier de mes textes, écrit en classe de sixième, sans que je sache ce qui en avait déclenché l'écriture même si, quand même, le thème, inspiré directement d'une série télévisée diffusée alors, une histoire d'âge de cristal, de robot androïde, pourrait laisser à penser que simplement, l'occasion, l'imitation, avaient fait le larron, ceci ne réglant pas toutefois la question du pourquoi — pourquoi, soudain, j'avais eu le besoin d'écrire, et été allé jusqu'à le faire, en parlant même à l'un de mes camarades de classe d'alors qui, des années après, quand nous terminions la dernière étape du collège, approchions des dernières semaines dont nous savions qu'ensuite, nous ne nous verrions pas, ce qui avait été le cas, définitivement, m'avait quand même demandé ce qu'il en était pour moi maintenant de l'écriture, ce à quoi je n'avais pas su répondre et à quoi je n'ai toujours nulle réponse. 

Une histoire de riens #12

Thu, 11/07/2019 - 20:44

" Il arrivait plus bas que ça déborde, les pluies venues depuis plus haut dans la vallée, d'autres étangs, d'autres cours d'eau, venant ennoyer les fossés, les ruisseaux parcourant le ban, s'y croisant, essayant autant que possible d'avaler ce qu'ils pouvaient du déluge et puis régurgitant finalement, emplis, leur surplus au visage de la plaine, à ses prés à l'herbe devenue presque grise et dont les brins vautrés se voyaient recouverts en quelques heures, une nuit au plus, d'une eau sale stagnante semblant sourdre aussi des tréfonds, comme si des sources cachées s'étaient mises à parler du dessous pour rejoindre la pluie, les débordements, jusqu'à ce que tout devienne un miroir immense dans lequel se hâtaient des nuages noirs n'étant que reflets du ciel là-bas. "

Comment je n'ai pas été écrivain

Tue, 11/05/2019 - 20:35

À le rechercher, ne pas le trouver, j'en déduis que le premier a disparu enseveli dans les tiroirs de la chambre du haut, ou peut-être qu'il n'a fait qu'y passer avant de servir d'allume-feu pour la chaudière à bois, celle qu'il convenait parfois de rallumer au matin lorsqu'elle avait terminé de dévorer les bûches enfournées en grand nombre le soir, le plus proche possible aussi avant le coucher, pour justement ne pas en arriver là au lever, constater dans l'appartement du premier, dès l’œil ouvert, qu'il faisait froid, enfin, anormalement, descendre, ouvrir la machine trapue, constater de visu l'extinction, avoir à construire puis enflammer le petit monticule de morceaux de cageots effilochés entassés sur un papier froissé roulé en boule, destin habituel du journal de la veille ou, donc, de quelque cahier retrouvé par hasard et qui n'avait plus grand intérêt, semblait n'en avoir eu jamais aucun d'ailleurs...

Une sorte de journal — 02 novembre 2019

Sat, 11/02/2019 - 09:01

Pour entrer au village tourne le dos à l'océan, sa constance rageuse ; la guilde des moineaux glanant tout avant l'aube — le plus petit est le plus grand ; si loin je me rapproche.

Une sorte de journal — 30 octobre 2019

Wed, 10/30/2019 - 20:30

Il pleuvait tout le jour quand je pensais au fleuve ; ta poésie est ma besace — un couteau dans la plaie ; j'écris beaucoup pour taire tout.

Une histoire de riens #11

Sun, 10/27/2019 - 11:38

" Reste que je n'en ai rien connu, sinon ce que pouvaient en raconter quelques photographies entassées dans des boîtes à chaussures elles-même empilées dans quelque armoire ou les placards très communs dans les constructions d'après, construits en dur dans les murs même des maisons, prévus dès la construction, auxquels on rajoutait des portes dont on pouvait aisément croire qu'elles ouvraient sur d'autres pièces au sein de ces constructions d'alors, immenses, pleines de recoins et s'étalant au milieu de terrains herbeux sans fin sur l'arrière desquels poussaient des vergers d'abord impeccables puis de plus en plus touffus, mal entretenus à mesure que les propriétaires, vieillis, fatigués, ne parvenaient plus à en assurer l'entretien, mais qui finalement ne recelaient que des étagères épaisses d'un doigt, recouvertes d'un papier fleuri, surchargées d'un fatras, vaisselle de grandes circonstances, verres, bouteilles d'apéritifs oubliés, et donc de cartons affaissés au dedans desquels on trouvaient découpées dans des papiers de fort grammage, rectangulaires, aux bords parfois dentelés, de petites traces du temps... "

Une sorte de journal — 21 octobre 2019

Mon, 10/21/2019 - 21:27

Cette neige impossible ; trois rosiers pour mémoire ; je retourne dans la steppe seulement s'il faut m'y perdre — un homme de solitude.

Une histoire de riens #10

Sat, 10/19/2019 - 18:40

"J'ai pensé très longtemps qu'ils étaient deux voire quatre ou cinq mais à y revenir c'est bien le même tout du long, et le quatre ou le cinq que je croyais, ce sont les points où ma mémoire s'est fixée en suivant les berges d'un unique ruisseau — quatre ou cinq ruisseaux, dans un même village, cela faisait beaucoup d'autant qu'on ne parle pas ici de Venise, mais d'un simple paquet de maisons posé sur le plateau au milieu duquel passe une rivière, ou plutôt, ce ruisseau dont nous tenions ainsi chaque mètre."

Une histoire de riens #9

Fri, 10/11/2019 - 20:52

"... autant de pièces du puzzle que, parmi d'autres, il avait entrepris de collecter pour s'en faire donc cette petite chose dont le patchwork témoignait, à sa manière, d'un temps passé, d'un temps fait d'assemblages de planches mal jointives liées par des traverses, recouvertes de toiles déchirées, tenues ensemble de ficelles ; de fenêtres déglinguées dont on pouvait penser que mlagré tout, un jour, jadis, elles avaient été neuves, peintes de frais ; de planchers en chêne massif maintenat rayé de toutes parts, gondolant tant qu'on ne pouvait plus même y marcher sans trébucher, à moins, évidemment, que ces trébuchements ne soient le résultat de ce qu'on buvait pour tenir, l'hiver, au froid, l'été, au chaud, puisqu'à chaque saison correspond une ivresse."

Une histoire de riens #8

Mon, 10/07/2019 - 19:16

"Il aurait fallu, cela dit, que ça morde, et ça mordait mais pas sur nos lignes, sur celles du voisin, au village et sur l'étang, qui habitait la maison d'à côté et était là déjà lorsque nous arrivions sur l'étang dans son pantalon d'atelier bleu informe, son pull de même tenue, sa cigarette éteinte au bec, les mains dans les poches plongées, immobile tant qu'on aurait cru un héron grotesque, gigantesque, attendant que bouge le bouchon, ce qui ne manquait pas..."

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